Zone sous contrôle rebelle : le nom de Bahati dans le rachat de BRALIMA Bukavu, simple erreur… ou scandale caché ?
En sortant de son silence pour nier toute participation au rachat de la succursale de la BRALIMA à Bukavu, le professeur Modeste Bahati Lukwebo a voulu reprendre l’initiative politique et judiciaire.
Le 2ᵉ vice-président du Sénat dénonce un « rapport erroné » du directeur général basé à Kinshasa, Etienne Saada, et annonce avoir saisi la justice pour diffamation.
Mais au-delà du démenti catégorique, plusieurs questions demeurent sans réponse claire.
Dans sa déclaration, Bahati Lukwebo parle d’« information fausse et infondée » et s’indigne qu’on puisse l’associer à une société ayant repris les activités de BRALIMA Bukavu. Il invoque même sa situation personnelle : victime de la guerre à l’Est, patrimoine occupé par l’AFC/M23 soutenu par le Rwanda, pertes humaines dans son entourage.
L’argument est puissant sur le plan émotionnel. Mais il ne répond pas entièrement au cœur du débat : existe-t-il ou non des liens économiques directs ou indirects entre lui et la nouvelle structure qui a repris les actifs locaux ?
Car dans l’opinion, la question n’est pas morale, elle est factuelle.
Sur le terrain, le scepticisme
À Goma et à Bukavu, les réactions sont loin d’être unanimement favorables au sénateur. Certains habitants interrogent la cohérence du discours officiel.
Muba Ntabala, par exemple, évoque l’existence supposée de dizaines de camions en location dans l’ancienne structure BRALIMA (désormais BDGL selon certaines sources locales). D’autres, comme Étienne Isula Titi, s’interrogent sur la nervosité politique suscitée par ces accusations.
Ces voix traduisent un malaise : si l’homme est un opérateur économique reconnu et multimillionnaire, comme le rappellent certains soutiens, pourquoi l’hypothèse d’un investissement serait-elle si choquante ? Et si l’accusation est infondée, pourquoi ne pas publier des éléments transparents et vérifiables — registre de commerce, actionnariat certifié, structure juridique détaillée — pour clore définitivement le débat ?
En saisissant le procureur général près la Cour d’appel de Kinshasa/Gombe pour diffamation, Bahati Lukwebo place l’affaire sur le terrain pénal. Ses avocats évoquent faux en écriture, usage de faux, imputations dommageables et dénonciation calomnieuse.
La démarche est légitime. Mais elle peut aussi être perçue comme une manière de judiciariser un débat qui relève d’abord de la transparence publique.
Dans une démocratie, surtout lorsqu’il s’agit d’un haut responsable politique et autorité morale d’un parti majeur comme l’AFDC-A, l’exigence d’exemplarité est supérieure à la simple défense de l’honneur personnel. La confiance publique ne se décrète pas, elle se documente.
Le dossier intervient dans un climat sécuritaire et politique extrêmement tendu à l’Est de la RDC. Toute suspicion de collusion économique avec des intérêts liés à des zones sous influence rebelle devient immédiatement inflammable.
Dans ce contexte, la communication de crise exige rigueur, précision et preuves tangibles. Or, jusqu’ici, le débat se joue davantage sur le registre de l’indignation que sur celui des documents.
Une question de crédibilité
Que Bahati Lukwebo soit actionnaire ou non, le véritable enjeu est ailleurs : la crédibilité des institutions et la transparence des élites.
Si son nom a été inséré « à dessein de nuire », comme il l’affirme, l’enquête judiciaire devra le démontrer clairement. Si, en revanche, des liens économiques existent sous une forme ou une autre, même indirecte, l’opinion publique exigera des explications.
Dans tous les cas, cette affaire révèle une fragilité persistante dans la gouvernance congolaise : la confusion entre pouvoir politique, intérêts économiques et communication émotionnelle.
La justice dira le droit. Mais la confiance, elle, se gagnera par des faits.
