La situation sécuritaire et humanitaire dans l’Est de la République démocratique du Congo est « en effondrement ». C’est le constat dressé par Néné Bintou Iragi devant le Conseil de sécurité des Nations unies, mardi 29 septembre 2026. La présidente du Bureau de coordination de la société civile du Sud-Kivu a dénoncé les violences contre les civils, l’exploitation illégale des minerais et les pressions exercées sur les défenseurs des droits humains.
« L’Est n’est plus en crise, il est en effondrement », a déclaré Néné Bintou Iragi au début de son intervention.
Invitée à présenter la situation vécue par les populations de l’Est de la RDC, elle a particulièrement mis en cause les territoires contrôlés par l’AFC/M23 au Nord-Kivu et au Sud-Kivu.
Selon son témoignage, une administration parallèle y imposerait des taxes aux populations et serait à l’origine d’exactions contre des civils.
Néné Bintou Iragi a cité notamment Kanyola, Luntukulu, Kabare, Walungu, Kalehe, Bukavu et Goma. Elle affirme que les populations y sont confrontées à des assassinats, des incendies, des punitions collectives et des détentions dans des cachots où les prisonniers seraient privés de visites de leurs proches.
Elle décrit ces pratiques comme un mode opératoire systématique.
« Une guerre financée par nos minerais »
Au cœur de son intervention, la représentante de la société civile a établi un lien direct entre la poursuite du conflit et l’exploitation des ressources minières de l’Est de la RDC.
Selon elle, des exploitants artisanaux seraient contraints d’extraire de la cassitérite, du coltan et de l’or dans plusieurs zones, notamment à Kanyola, Minembwe, Karembo, Lomera, Luhihi, Luhwindja, Rubaya et en Ituri.
Elle affirme que ces minerais sont taxés à la source, avant d’être acheminés vers Bukavu ou Goma. Ils pourraient ensuite, selon son témoignage, être mélangés à des minerais présentés comme provenant de circuits légaux, afin d’en dissimuler l’origine.
« Cet achat irresponsable est le carburant qui enflamme le Nord et le Sud-Kivu en ce moment », a-t-elle déclaré.
La représentante de la société civile a également dénoncé des circuits clandestins qui permettraient à une partie de l’or, de la cassitérite et du coltan de quitter la RDC sans mécanisme efficace de traçabilité.
Elle a demandé aux Nations unies de renforcer les enquêtes sur ces réseaux et aux entreprises internationales de rendre publics leurs audits de diligence raisonnable.
Cette question rejoint d’ailleurs les préoccupations déjà exprimées par le Conseil de sécurité. Dans sa résolution 2773, adoptée à l’unanimité en février 2025, le Conseil avait condamné l’exploitation et le trafic illicites des ressources naturelles dans l’Est de la RDC.
Une crise humanitaire qui s’aggrave
Néné Bintou Iragi a également alerté les membres du Conseil sur l’ampleur des déplacements de population.
Elle estime que près de 10 millions de personnes ont été déplacées au cours de la dernière année en raison du conflit. Au Sud-Kivu, elle évoque près de 800 000 personnes qui, selon elle, vivent depuis plusieurs mois sans assistance dans différentes zones, notamment à Numbi, Minembwe, Kanyola, Itombwe et Mwenga.
Elle dénonce également les restrictions imposées à l’aide humanitaire.
Selon elle, l’accès aux populations affectées demeure fortement limité et l’aide humanitaire peut parfois être utilisée comme un instrument de pression dans les zones de conflit.
Les défenseurs des droits humains menacés
Autre préoccupation soulevée devant le Conseil de sécurité : la situation des défenseurs des droits humains et des journalistes.
Néné Bintou Iragi affirme que des militants sont menacés, arrêtés ou enlevés après avoir documenté des massacres, dénoncé des taxes ou signalé des violations des droits humains.
Elle affirme également que des journalistes ont été emprisonnés, réduits au silence ou portés disparus après avoir révélé des abus.
Elle estime que la loi congolaise de 2023 sur la protection des défenseurs des droits humains reste insuffisamment appliquée sur le terrain.
Elle demande donc davantage de soutien aux organisations qui documentent les violations et accompagnent les victimes.
Quatre demandes au Conseil de sécurité
Au nom de la société civile de l’Est de la RDC, Néné Bintou Iragi a formulé plusieurs demandes devant les membres du Conseil.
Elle appelle notamment à :
- l’application effective de la résolution 2773 du Conseil de sécurité ;
- une meilleure protection des populations civiles et un accès humanitaire sans entrave ;
- un renforcement du rôle de la MONUSCO dans les zones à haut risque, notamment pour protéger les civils et les défenseurs des droits humains ;
- une participation accrue de la société civile, des femmes et des jeunes aux processus de paix.
La résolution 2773, adoptée le 21 février 2025, exige notamment l’arrêt des offensives du M23, le retrait des forces rwandaises du territoire congolais et la fin des administrations parallèles établies dans les zones contrôlées par le mouvement. Elle appelle également toutes les parties à faciliter l’acheminement de l’aide humanitaire.
« Soutenez l’économie qui résiste »
Pour Néné Bintou Iragi, la réponse à la crise ne doit cependant pas se limiter à l’aide humanitaire ou aux initiatives diplomatiques.
Elle appelle la communauté internationale à soutenir les économies locales, notamment les organisations de femmes et de jeunes, l’agriculture et les initiatives susceptibles d’éloigner les jeunes des groupes armés.
« Soutenez l’économie qui résiste ! Ne financez pas seulement l’aide humanitaire », a-t-elle lancé devant le Conseil de sécurité.
Elle estime que ces investissements peuvent offrir aux jeunes des alternatives au recrutement par les groupes armés.
Plus de transparence dans le commerce des minerais
La représentante de la société civile demande enfin un renforcement de la responsabilité des acteurs impliqués dans le commerce des minerais provenant des zones de conflit.
Elle réclame notamment la publication des réseaux impliqués dans le commerce des minerais issus des zones de conflit ainsi que des sanctions contre les groupes armés et les acteurs économiques qui les financent.
Elle demande également aux multinationales qui achètent des minerais congolais de rendre publics leurs audits de diligence raisonnable afin de permettre aux consommateurs de connaître l’origine des matières premières utilisées dans les produits qu’ils achètent.
« Que le consommateur sache si son téléphone contient le sang de Rubaya », a-t-elle déclaré.
En conclusion, Néné Bintou Iragi a appelé les membres du Conseil de sécurité à traduire leurs engagements diplomatiques en mesures concrètes pour protéger les populations de l’Est de la RDC.
« Nous comptons sur vous pour que cette écoute devienne enfin une protection », a-t-elle conclu devant le Conseil de sécurité.
Par Joseph Kamwanga avec les informations de Radio Okapi
