Le débat sur le futur dialogue national voulu par le président Félix Tshisekedi se précise, mais les divergences demeurent sur les acteurs qui devraient prendre part aux discussions. Réunis mercredi 16 septembre à Kinshasa dans le cadre de la deuxième édition de la Journée nationale Justice et Paix de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO), des représentants du pouvoir, de l’opposition et d’autres sensibilités politiques ont confronté leurs visions sur les contours de ce processus.
Au cœur des échanges : la question de l’inclusivité. Si les différents intervenants reconnaissent la nécessité de rechercher une issue politique à la crise congolaise, ils ne s’accordent pas sur le format du dialogue ni sur les parties à associer.
Martin Fayulu, président de l’ECiDé et figure de la coalition C64, défend un dialogue qui réunirait l’ensemble des acteurs concernés par la crise, y compris ceux qui ont pris les armes dans l’est de la RDC.
Fayulu veut un dialogue avec « toutes les parties prenantes »
Prenant la parole lors du panel consacré au dialogue national inclusif, Martin Fayulu a estimé qu’un processus crédible devait dépasser les clivages politiques traditionnels et prendre en compte la réalité militaire dans l’est du pays.
Pour lui, les acteurs qui contrôlent aujourd’hui une partie du territoire congolais ne peuvent être totalement écartés d’une discussion visant à mettre fin à la crise.
« Le Congo a des problèmes. Et pour résoudre ces problèmes, qui sont de plusieurs ordres, il faut un dialogue. Mais quel dialogue ? C’est un dialogue national inclusif », a déclaré l’opposant.
Martin Fayulu a ensuite défendu l’idée d’associer également les Congolais engagés dans la guerre.
« Même ceux qui font la guerre au Congo aujourd’hui », a-t-il insisté, estimant que leur exclusion pourrait, selon lui, conduire à une fragmentation du pays.
Il a notamment évoqué le contrôle exercé par l’AFC-M23 sur certaines zones de l’est de la RDC pour justifier sa position.
« Sachant qu’ils ont des pans entiers du territoire national entre leurs mains, si vous ne les associez pas à ce dialogue, c’est-à-dire que vous balkanisez le pays », a-t-il déclaré.
Cette position place directement la question de la participation des acteurs armés au centre du débat sur le futur dialogue national.
« L’armée n’arrive pas à récupérer les territoires », affirme Fayulu
Pour justifier son appel à un dialogue incluant les parties engagées dans le conflit, Martin Fayulu s’est également appuyé sur la situation militaire dans l’est du pays.
Il considère que les résultats obtenus sur le terrain ne permettent pas, à ses yeux, de miser uniquement sur une solution militaire.
« L’armée congolaise n’a pas pu récupérer les terres, n’a pas pu récupérer les territoires qu’ils occupent », a-t-il affirmé.
À partir de ce constat, l’opposant préconise une discussion permettant à chaque partie d’exposer sa lecture des origines de la crise.
Selon lui, les participants devraient notamment chercher à distinguer les causes internes et externes du conflit avant de définir des solutions communes.
« Chacun dise ce qu’il a, quelles sont les causes de cette crise, d’après lui ou d’après elle, d’après chaque groupe », a-t-il expliqué.
Pour Fayulu, l’objectif serait ensuite de parvenir à un accord sur les causes profondes de la crise et de déterminer les mécanismes permettant d’y mettre fin.
Doha s’invite dans le débat
L’autre élément important soulevé par Martin Fayulu concerne les discussions engagées à Doha entre le gouvernement congolais et l’AFC-M23.
Kinshasa participe à ce processus dans le cadre des efforts diplomatiques visant à mettre fin au conflit dans l’est de la RDC. Pour Fayulu, les éventuels engagements pris à Doha ne devraient pas être dissociés d’un futur dialogue national.
L’opposant s’interroge notamment sur la portée d’accords conclus entre le gouvernement et l’AFC-M23 sans participation directe de l’ensemble des composantes politiques et sociales du pays.
« M. Tshisekedi, avec son gouvernement, sont à Doha en train de discuter avec les rebelles de l’AFC/M23. Mais ils discutent avec qui ? », a-t-il lancé.
Il a également fait référence aux différents protocoles discutés dans le cadre de ces pourparlers et s’est interrogé sur leur éventuelle acceptation par les autres acteurs congolais.
« S’ils signent tous ces protocoles d’accord et qu’ils viennent avec ça ici au Congo, et que le reste de la société, c’est-à-dire la société civile congolaise et l’opposition congolaise, disent non, qu’est-ce que nous faisons ? », a-t-il demandé.
Fayulu plaide ainsi pour que les discussions de Doha soient articulées avec un processus politique beaucoup plus large, réunissant notamment le pouvoir, l’opposition, la société civile et les acteurs directement impliqués dans la crise sécuritaire.
Muyaya défend le processus lancé par Tshisekedi
Face à cette lecture, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, a défendu le dialogue initié par Félix Tshisekedi.
Selon lui, il serait prématuré de rejeter le processus alors que ses contours doivent encore évoluer au fil des consultations.
« Il n’y a, à mon avis, aucune raison à ce stade de continuer à s’opposer à l’idée du dialogue », a déclaré Patrick Muyaya.
Le ministre présente ce dialogue comme un processus appelé à partir de la base et à traiter à la fois de la paix, de la cohésion nationale et de la refondation de l’État.
Il affirme également que les préoccupations exprimées par les différentes composantes pourraient être prises en compte au fur et à mesure de l’évolution du processus.
« Le dialogue, c’est un processus. Il a été lancé. Et donc, chemin faisant, certaines préoccupations des uns et des autres pourront être rencontrées », a-t-il ajouté.
Le gouvernement soutient par ailleurs que le processus doit rester ouvert aux différentes composantes de la société congolaise, tout en maintenant une distinction entre le dialogue politique national et les mécanismes de négociation liés au conflit armé.
La CENCO insiste sur l’inclusivité
La rencontre organisée par la CENCO a permis de mettre en évidence les divergences entre les différentes sensibilités politiques, mais également un point de convergence : la nécessité de poursuivre les discussions sur l’avenir du pays.
Le secrétaire général de la CENCO, Mgr Donatien Nshole, a estimé que la confrontation des points de vue pouvait contribuer à faire émerger des pistes de sortie de crise.
Il a notamment insisté sur l’importance de la participation des différentes composantes de la nation dans la recherche d’une paix durable.
La rencontre a également réuni Marie-Ange Mushobekwa, qui a plaidé pour un véritable dialogue autour d’une même table et pour une décrispation politique permettant une participation plus large, notamment celle des Congolais vivant à l’étranger. Elle a également évoqué le rôle que pourraient jouer la CENCO et l’Église du Christ au Congo dans la facilitation du processus.
Un dialogue encore marqué par de profondes divergences
La Journée nationale Justice et Paix a donc permis de mettre en lumière trois approches différentes.
Le gouvernement défend un processus initié par le chef de l’État et appelé à évoluer progressivement. Martin Fayulu réclame, lui, un dialogue plus large intégrant les acteurs liés au conflit armé et les discussions de Doha. Marie-Ange Mushobekwa insiste de son côté sur les conditions politiques et la médiation.
La question de la participation de l’AFC-M23 reste ainsi l’un des principaux points de divergence.
Pour Fayulu, l’enjeu dépasse la seule question du format du dialogue : il s’agit, selon lui, de prendre en compte la réalité du rapport de force sur le terrain afin de parvenir à une solution politique susceptible de préserver l’unité territoriale de la RDC.
Le débat devrait se poursuivre alors que le processus de dialogue national entre progressivement dans sa phase préparatoire.
Par Joseph Kamwanga


