Dans la guerre qui ravage l’Est de la République démocratique du Congo, les armes ne sont pas les seuls instruments de confrontation. La bataille se joue aussi sur le terrain des identités, des récits et de la représentation des communautés.
Depuis plusieurs années, la question des Banyamulenge est devenue l’un des principaux points de cristallisation du conflit. Aujourd’hui, le débat tend à s’élargir à d’autres populations, notamment les communautés swahiliphones de l’Est.
Pour Kinshasa et plusieurs observateurs, cette évolution soulève une question stratégique : jusqu’où la question identitaire est-elle utilisée par les acteurs du conflit pour consolider leurs positions politiques et militaires ?
Kagame et le poids du Rwanda dans la crise
Le rôle du Rwanda dans la guerre du M23 n’est plus seulement une accusation portée par Kinshasa. Le Groupe d’experts des Nations unies et plusieurs organisations internationales ont documenté le soutien militaire, logistique et politique de Kigali au mouvement rebelle.
Human Rights Watch rappelle notamment que le Rwanda fournit depuis 2022 un soutien au M23, tandis que le mouvement affirme agir pour protéger les populations tutsi de l’Est du Congo. Selon l’organisation, cette dynamique a contribué à aggraver les tensions ethniques dans la région.
Mais le dossier est plus complexe qu’une simple opposition entre communautés.
Une analyse publiée par Cambridge University Press rappelle que les identités dans les Kivu ont évolué au gré des conflits et des alliances. Elle souligne notamment que le Rwanda a utilisé, dans les années 1990, les revendications légitimes des Banyamulenge pour soutenir son intervention militaire au Zaïre, tout en contribuant indirectement à renforcer leur perception comme une « cinquième colonne » auprès d’autres communautés congolaises.
C’est précisément cette mécanique qui inquiète aujourd’hui : lorsqu’une communauté entière est progressivement associée à un acteur militaire ou à un État étranger, elle devient à la fois un enjeu de protection et une cible de suspicion.
Ruberwa, une voix qui défend les Banyamulenge
Azarias Ruberwa occupe une place particulière dans cette bataille narrative.
Ancien vice-président de la RDC et ancien dirigeant du RCD-Goma, mouvement soutenu par le Rwanda durant la deuxième guerre du Congo, il reste l’une des personnalités les plus connues issues de la communauté banyamulenge.
Ces derniers mois, Ruberwa a multiplié les prises de parole sur la situation des Banyamulenge et sur la guerre dans les hauts plateaux du Sud-Kivu.
En août, il rejetait notamment l’idée selon laquelle les guerres congolaises seraient imputables à une seule communauté. Il citait Laurent-Désiré Kabila, plusieurs anciens cadres du RCD et Corneille Nangaa pour rappeler que les mouvements rebelles congolais ont historiquement regroupé des personnalités issues de différentes provinces et communautés.
Sur ce point, son argument mérite d’être pris en compte : attribuer les crimes ou les choix politiques d’un groupe armé à une communauté entière constitue un dangereux raccourci.
Mais son parcours politique et ses prises de position continuent également d’alimenter la controverse à Kinshasa.
En août, Ruberwa a notamment appelé Félix Tshisekedi à prendre une décision politique pour sortir du processus de négociations de Doha, estimant que les discussions avec l’AFC/M23 étaient mal négociées.
Nyarugabo, du discours communautaire au rapprochement avec l’AFC/M23
Le cas de Moïse Nyarugabo est encore plus directement lié aux recompositions politiques autour de l’AFC/M23.
L’ancien sénateur congolais a multiplié en 2026 les prises de parole sur la situation des Banyamulenge et de Minembwe. Dans ses déclarations, il affirme notamment que cette communauté est victime d’attaques et accuse les forces gouvernementales et leurs alliés de bombarder les zones habitées par les Banyamulenge.
Mais son rôle politique dépasse désormais la seule défense de cette communauté.
Le rapport du Groupe d’experts des Nations unies publié en 2026 relève la montée en influence de Nyarugabo au sein de la plateforme « Sauvons la RDC », proche de Joseph Kabila. Les experts indiquent également qu’il a joué un rôle important auprès de Twirwaneho et qu’il a représenté les intérêts de ce mouvement lors de réunions avec Joseph Kabila et la direction de l’AFC/M23.
Plus récemment, Nyarugabo est apparu publiquement aux côtés de combattants de l’AFC/M23 dans une zone contrôlée par la rébellion, selon des médias congolais.
Ces éléments permettent donc de parler d’un rapprochement politique documenté avec l’environnement de l’AFC/M23. Ils ne permettent pas, en revanche, d’affirmer sans autre preuve que Nyarugabo agit sur instruction directe de Paul Kagame.
Une communauté prise entre deux instrumentalisations
Le paradoxe est particulièrement brutal pour les Banyamulenge.
D’un côté, certains acteurs politiques congolais les présentent collectivement comme proches du Rwanda ou du M23. De l’autre, le M23 et certains responsables rwandophones invoquent précisément les menaces qui pèsent sur cette communauté pour justifier leur discours politique et militaire.
The New Humanitarian a documenté cette situation à Uvira. L’organisation souligne que les Banyamulenge sont souvent injustement associés au M23 en raison de leur identité tutsi et de leur histoire rwandaise, alors que certains d’entre eux sont eux-mêmes victimes de violences et refusent d’être assimilés à la rébellion. Elle relève également que le M23 et le Rwanda ont exploité cette stigmatisation dans leur discours.
Le résultat est particulièrement dangereux : une population civile se retrouve coincée entre la méfiance d’une partie de la société congolaise et l’instrumentalisation politique de son identité par des acteurs armés.
Le danger d’un Congo divisé par les identités
C’est ici que se trouve probablement l’un des principaux enjeux de la guerre actuelle.
La RDC est constituée de centaines de communautés, de langues et d’histoires locales. Dans les Kivu, les appartenances communautaires ont toujours été importantes, mais elles n’ont jamais constitué à elles seules une explication suffisante des conflits.
Les recherches sur les guerres du Congo montrent au contraire que les alliances ont souvent traversé les frontières ethniques. Des groupes qui étaient ennemis à une période ont pu devenir alliés quelques années plus tard.
Réduire le conflit à une opposition entre « Congolais » et « Rwandophones », ou entre « communautés autochtones » et « Banyamulenge », revient donc à simplifier une crise où se mêlent pouvoir politique, contrôle territorial, sécurité, ressources naturelles, citoyenneté et interventions régionales.
Et c’est précisément cette simplification qui peut devenir une arme.
Kagame, Ruberwa, Nyarugabo : des responsabilités à distinguer
Mettre dans une même catégorie Paul Kagame, Azarias Ruberwa et Moïse Nyarugabo nécessite toutefois de distinguer leurs responsabilités.
Le Rwanda est un État et Kagame son président. Son implication dans le soutien au M23 est largement documentée par les Nations unies et d’autres organisations internationales.
Ruberwa est un acteur politique congolais qui défend publiquement les intérêts et la sécurité des Banyamulenge et qui conteste les lectures communautaires de la guerre. Ses positions peuvent être critiquées politiquement, mais elles ne constituent pas en elles-mêmes la preuve d’une stratégie de Kigali.
Nyarugabo, lui, apparaît dans les rapports et publications récentes comme un acteur politique congolais ayant développé des liens avec Twirwaneho et l’environnement de l’AFC/M23.
Cette distinction est essentielle.
Car combattre une éventuelle instrumentalisation politique des identités ne doit pas conduire à une nouvelle instrumentalisation : celle qui consisterait à considérer chaque Munyamulenge comme un agent du Rwanda ou chaque Congolais swahiliphone comme un relais de Kigali.
Le piège à éviter
La RDC a intérêt à répondre fermement à toute tentative de manipulation des identités, mais elle doit le faire sans tomber dans le piège de la stigmatisation collective.
La véritable ligne de fracture ne devrait pas être ethnique.
Elle devrait opposer ceux qui défendent la souveraineté congolaise par des moyens politiques et légaux à ceux qui recourent aux armes, à l’ingérence étrangère ou à la violence contre les civils.
Le Congo peut combattre le M23, contester le rôle de Kigali et demander des comptes aux responsables politiques ou militaires impliqués dans la crise sans transformer les Banyamulenge, les Tutsi congolais ou les populations swahiliphones en ennemis collectifs.
Car si la guerre parvient à transformer des voisins en ennemis en raison de leur langue, de leur origine ou de leur communauté, alors le conflit aura déjà remporté une victoire bien plus profonde que celle obtenue sur un champ de bataille.
La RDC peut combattre une rébellion sans combattre une communauté. C’est précisément cette distinction qui peut empêcher la guerre de devenir une guerre entre Congolais.

