Les voilà qui se présentent comme des « libérateurs », mais commencent par demander aux journalistes de se taire.
À Bukavu, les autorités de l’AFC/M23 ont communiqué mercredi aux responsables des médias une décision de suspendre les débats politiques dans les médias du Sud-Kivu.
Les radios ont également reçu l’instruction de ne plus diffuser, dans leurs journaux, des informations politiques concernant Kinshasa. Une décision qui suscite l’inquiétude, la colère et l’indignation dans les milieux médiatiques.
La consigne a été communiquée aux responsables des médias lors d’une réunion tenue au gouvernorat du Sud-Kivu, sous la présidence de Patrick Busu Bwa Ngwi Nshombo, présenté comme le gouverneur de la partie du Sud-Kivu contrôlée par l’AFC/M23.
Selon les responsables des médias présents ou informés de cette réunion, les sujets politiques sont désormais interdits dans les émissions de débats diffusées dans la province.
Les médias qui décideraient d’aller à l’encontre de cette directive ont également été menacés de sanctions.
Plus étonnant encore : les radios ne doivent plus diffuser dans leurs journaux des informations politiques concernant Kinshasa.
Une décision qui pousse naturellement à poser une question aux dirigeants du M23 qui se présentent comme des « libérateurs » : libérer la population, est-ce désormais la libérer de la liberté de la presse ?
Les « libérateurs » ont-ils peur des questions ?
Le contraste est saisissant.
Ceux qui affirment être venus mettre fin aux anciennes pratiques de gouvernance commencent, selon les professionnels des médias, par imposer des limites à la parole publique.
Ceux qui disent vouloir apporter le changement ne semblent visiblement pas apprécier que les journalistes discutent de leur manière de gouverner.
Et ceux qui prétendent agir au nom de la population veulent maintenant décider de ce que cette même population peut entendre à la radio.
Quel curieux concept de libération !
On libère le territoire, mais on enferme le débat.
On promet le changement, mais on réduit la contradiction.
On parle de nouvelle gouvernance, mais on demande aux journalistes de fermer leurs micros sur les questions politiques.
On prétend vouloir restaurer la dignité de la population, mais on lui retire progressivement la possibilité de questionner ceux qui exercent le pouvoir.
« Pourquoi ne supportent-ils pas qu’on parle de la vérité ? »
La décision provoque une vive réaction parmi plusieurs observateurs de la scène politique congolaise.
Un analyste politique, particulièrement critique, résume son indignation en ces termes :
« Pourtant presque tous les intervenants les amadouent, exceptés deux dont je tais les noms pour leur sécurité. Ils disaient qu’ils sont venus changer les choses. Pourquoi ils ne supportent pas qu’on parle de la vérité sur leur façon de gouverner les gens ? Honte à eux ! »
La question est brutale, mais elle mérite d’être posée.
Si l’on est réellement convaincu de bien gouverner, pourquoi avoir peur d’un débat à la radio ?
Un débat donne la possibilité aux autorités de défendre leur bilan.
Un débat permet aux contradicteurs de présenter leurs arguments.
Un débat permet aux citoyens de poser leurs questions.
Un débat permet surtout au public de comparer les différentes versions.
Interdire le débat ne fait pas disparaître les critiques.
Cela donne simplement l’impression que le pouvoir préfère ne pas les entendre.
« Nous ne sommes pas des médias pro-rebelles »
Dans les rédactions de Bukavu, le malaise est profond.
Plusieurs responsables des médias contactés dénoncent une volonté de museler la presse.
Ils rappellent que leur mission n’est pas de devenir des médias favorables à Kinshasa, au M23 ou à quelque autre camp politique.
« Nous ne sommes pas des médias pro-rebelles, nous sommes au milieu du village », expliquent-ils en substance.
Cette position est pourtant essentielle.
Un média indépendant n’est pas censé appartenir à un camp.
Il doit pouvoir interroger tout le monde.
Critiquer le gouvernement congolais ne doit pas automatiquement transformer un journaliste en partisan du M23.
Critiquer le M23 ne doit pas non plus transformer un média en instrument de Kinshasa.
Le journalisme n’est pas une compétition entre deux propagandes.
Son rôle est de rechercher les faits, de donner la parole aux différentes parties et de permettre aux citoyens de comprendre les événements.
Pourquoi interdire de parler de Kinshasa ?
La directive concernant les informations sur Kinshasa soulève également de sérieuses interrogations.
Le Sud-Kivu fait partie de la République démocratique du Congo.
Les décisions prises à Kinshasa ont des conséquences sur les habitants de Bukavu.
Le gouvernement central, les institutions nationales, les négociations de paix, le dialogue national, les décisions économiques ou encore les débats politiques concernent directement les Congolais vivant dans les territoires actuellement contrôlés par le M23.
Pourquoi leur interdire d’en parler ?
Un habitant de Bukavu cesse-t-il d’être Congolais parce qu’il vit dans une zone contrôlée par une rébellion ?
Et surtout : qui a désormais le droit de décider quelles informations sont suffisamment « bonnes » pour être entendues par la population ?
Le dialogue national : faut-il donc se taire ?
Cette interdiction intervient alors que le pays traverse une période politique particulièrement sensible.
Une initiative de dialogue national pour rechercher une issue à la crise est notamment au cœur des discussions.
La population du Sud-Kivu a évidemment le droit de savoir ce qui se passe.
Elle a le droit d’entendre les propositions des différents acteurs.
Elle a le droit de connaître les positions du gouvernement, de l’opposition, de la société civile et des autres protagonistes.
Les journalistes doivent pouvoir traiter ces sujets.
Informer sur le dialogue ne signifie pas soutenir Kinshasa.
Donner la parole à un responsable politique vivant à Kinshasa ne signifie pas faire campagne pour lui.
Analyser une décision du gouvernement ne signifie pas être un média gouvernemental.
Et critiquer le M23 ne signifie pas être un média de Kinshasa.
C’est précisément cela, le pluralisme.
« Vous êtes venus nous libérer », mais pourquoi faire taire ceux que vous libérez ?
La question mérite d’être posée directement aux responsables de l’AFC/M23.
Vous affirmez être venus libérer la population de l’ancien système.
Très bien.
Mais alors pourquoi vouloir contrôler les débats ?
Pourquoi menacer les médias qui ne respecteraient pas vos instructions ?
Pourquoi empêcher les journalistes de parler de la politique nationale ?
Pourquoi vouloir décider quels responsables politiques peuvent être entendus à la radio ?
De quelle liberté parle-t-on lorsque la population doit écouter uniquement ce que le pouvoir autorise ?
La liberté n’est pas seulement la possibilité de circuler dans une rue sans être arrêté.
La liberté, c’est aussi pouvoir parler.
Pouvoir questionner.
Pouvoir critiquer.
Pouvoir écouter des opinions différentes.
Pouvoir demander des comptes à ceux qui gouvernent.
Le silence n’est pas une preuve de stabilité
Il serait facile de présenter cette décision comme une mesure destinée à préserver la sécurité ou la stabilité.
Mais il faut faire attention à ne pas confondre deux choses.
Empêcher les discours d’incitation à la violence peut relever de la responsabilité des autorités.
Interdire les débats politiques est une tout autre démarche.
Un journaliste qui appelle à la violence doit répondre de ses actes.
Mais un journaliste qui pose une question difficile à une autorité doit pouvoir exercer son métier sans intimidation.
Un analyste qui critique une politique publique ne devient pas automatiquement un ennemi.
Un citoyen qui conteste une décision ne devient pas automatiquement un ennemi.
Une démocratie — ou tout pouvoir qui prétend agir au nom du peuple — doit pouvoir supporter la contradiction.
Le véritable test pour les « libérateurs »
Si le M23 veut réellement convaincre la population qu’il représente une rupture avec l’ancien système, la liberté de la presse constitue précisément l’un des premiers tests.
Il est facile de gouverner lorsque personne n’a le droit de poser de questions.
Il est facile de présenter un bilan lorsque les médias ne peuvent diffuser que les informations autorisées.
Il est facile de prétendre que tout va bien lorsque les voix critiques sont réduites au silence.
Le véritable courage politique consiste à laisser parler ceux qui ne sont pas d’accord avec vous.
C’est là que se mesure la différence entre un pouvoir qui cherche à convaincre et un pouvoir qui cherche à imposer.
Les journalistes ne sont pas les ennemis du pouvoir
Les professionnels des médias de Bukavu ne demandent pas le privilège de dire n’importe quoi.
Ils demandent simplement le droit d’exercer leur métier.
Ils savent que la période est sensible.
Ils savent que la situation sécuritaire est fragile.
Ils savent que les mots peuvent parfois avoir des conséquences.
Mais ils savent aussi que le silence imposé n’est jamais une solution durable.
Un média responsable peut respecter les règles professionnelles tout en restant indépendant.
Il peut vérifier ses informations.
Il peut donner le droit de réponse.
Il peut éviter les discours de haine.
Il peut refuser la propagande.
Mais il doit pouvoir parler des questions qui intéressent la population.
La presse ne doit appartenir à aucun camp
Le M23 ne devrait pas demander aux médias de choisir entre lui et Kinshasa.
Ce choix ne revient pas aux journalistes.
Le choix d’un média indépendant est précisément de ne pas appartenir à un camp politique.
Aujourd’hui, il peut critiquer Kinshasa.
Demain, il peut critiquer le M23.
Après-demain, il peut critiquer une décision d’un gouvernement provincial.
Et c’est précisément cette indépendance qui donne sa crédibilité au journalisme.
Vouloir transformer les médias en relais de communication d’une autorité politique, quelle qu’elle soit, revient à détruire cette indépendance.
À Bukavu, la question dépasse les journalistes
Ce qui se joue aujourd’hui ne concerne donc pas uniquement les professionnels des médias.
Cela concerne chaque habitant du Sud-Kivu.
Parce que lorsqu’une radio perd sa liberté, c’est l’auditeur qui perd son droit d’entendre plusieurs versions.
Lorsqu’une émission politique est interdite, c’est le citoyen qui perd un espace de discussion.
Lorsqu’un journaliste est menacé pour avoir posé une question, c’est toute la société qui reçoit le message suivant : certaines questions sont désormais interdites.
Et une société dans laquelle certaines questions deviennent interdites finit tôt ou tard par ne plus pouvoir discuter de ses propres problèmes.
Les « libérateurs » doivent choisir entre la critique et la censure
Le M23 veut-il vraiment incarner une nouvelle manière de gouverner ?
Alors il devrait commencer par laisser les journalistes parler.
Il devrait répondre aux critiques.
Il devrait accepter les débats.
Il devrait laisser les analystes politiques examiner sa gestion.
Il devrait permettre aux citoyens de poser des questions.
Et surtout, il devrait comprendre une chose essentielle :
La presse n’est pas un ennemi à vaincre. Elle est un miroir.
Si le miroir montre quelque chose qui dérange, casser le miroir ne change pas le visage.
La décision communiquée mercredi aux responsables des médias de Bukavu constitue donc un sérieux recul pour le pluralisme médiatique et mérite d’être dénoncée.
Car ceux qui se présentent comme des « libérateurs » devraient être capables de libérer la parole, et non de l’enfermer.
On ne libère pas un peuple en lui disant ce qu’il a le droit d’entendre.
On ne construit pas une nouvelle gouvernance en menaçant les journalistes.
Et on ne prouve pas qu’on a changé le système en reproduisant précisément les méthodes de contrôle de l’information que l’on prétend combattre.
À Bukavu, les « libérateurs » sont donc face à une question simple : si vous êtes réellement venus libérer la population, pourquoi avez-vous si peur de la laisser parler ?

