La rentrée scolaire a eu lieu ce mardi en République démocratique du Congo. Dans les zones contrôlées par la rébellion de l’Alliance fleuve Congo-M23, cette rentrée prend toutefois une dimension particulière.
Le chef politique de l’AFC, Corneille Nangaa, est apparu devant des élèves à l’occasion de cette reprise des cours. Des images le montrant aux côtés de jeunes, notamment lors de séances de photos et de selfies, ont suscité des réactions et relancé une question sensible : quel message les responsables politiques et militaires envoient-ils à la jeunesse congolaise?
Pour certains observateurs, la présence de Corneille Nangaa auprès d’élèves peut être perçue comme une occasion de promouvoir un parcours politique fondé sur la lutte armée. Une interprétation que ses détracteurs résument ainsi : faut-il prendre les armes contre son propre pays pour espérer accéder au pouvoir?
Dans une déclaration particulièrement critique à l’égard des autorités congolaises successives, l’auteur du message Pierre Kabeza , ancien syndicaliste de Bukavu , aujourd’hui vivant en Italie, estime que l’histoire récente de la RDC montre les conséquences de l’impunité et de la répression.
Il revient notamment sur la période de Joseph Kabila et reproche à son régime de ne pas avoir suffisamment donné suite aux recommandations du rapport Mapping des Nations unies, qui documente de graves violations des droits de l’homme commises en RDC entre 1993 et 2003.
Selon lui, l’absence de justice aurait contribué à banaliser le recours aux rébellions et à la violence politique.
Il s’en prend également au président Félix Tshisekedi. Il lui reproche notamment sa gestion de la crise dans l’est du pays et ses relations avec le Rwanda et le M23, affirmant que le pouvoir de Kinshasa aurait accordé une place trop importante à des acteurs accusés de graves exactions.
Ces accusations s’inscrivent dans un contexte de conflit particulièrement violent dans l’est de la RDC. Elles demeurent toutefois politiquement contestées et doivent être replacées dans le cadre plus large des tensions entre Kinshasa, le M23 et le Rwanda.
« Soyez un jour comme moi » : quel modèle pour les jeunes?
C’est précisément l’apparition de Corneille Nangaa devant des élèves qui provoque aujourd’hui le plus de réactions.
L’image d’un responsable d’un mouvement rebelle posant avec des enfants et des adolescents peut être interprétée comme un symbole fort. Ses critiques y voient le risque de présenter le parcours d’un homme engagé dans une rébellion comme un modèle de réussite politique.
Le message redouté est simple : si les voies institutionnelles ne permettent pas d’accéder au pouvoir, la prise des armes pourrait-elle devenir une autre voie?
Pour les défenseurs de l’ordre constitutionnel et de la démocratie, cette question est essentielle dans un pays qui a connu plusieurs cycles de rébellions, de guerres et de violences politiques.
Le débat dépasse donc la seule personne de Corneille Nangaa. Il porte sur le type de modèle politique proposé à une génération d’enfants qui retourne aujourd’hui sur les bancs de l’école.
De Kabila à Tshisekedi, les mêmes avertissements?
L’auteur de la déclaration établit également un parallèle entre les présidences de Joseph Kabila et de Félix Tshisekedi.
Il rappelle que certaines voix s’étaient opposées au projet de troisième mandat de Joseph Kabila et à toute tentative de modification de la Constitution. Il estime que ces mêmes voix doivent aujourd’hui pouvoir interpeller Félix Tshisekedi lorsque ses décisions sont jugées contraires à l’intérêt du pays.
« Quand on n’écoute pas. Quand on est ivre du pouvoir. Quand on pense mettre tout le monde sous la force des biceps », écrit-il, en dénonçant une gouvernance fondée, selon lui, sur le rapport de force plutôt que sur l’écoute et la justice.
Il évoque également les violences qui avaient marqué les manifestations contre le troisième mandat de Joseph Kabila, notamment la mort de militants comme Rossy Mukendi et Thérèse Kapangala.
Son argument est que l’histoire politique récente de la RDC devrait servir de leçon aux dirigeants actuels.
La rentrée scolaire au cœur d’un débat politique
Cette rentrée scolaire intervient donc dans un contexte où l’école ne constitue pas seulement un espace d’apprentissage. Elle devient aussi un lieu symbolique où se pose la question de l’éducation civique et du modèle de société que les adultes transmettent aux jeunes.
À travers cette polémique, une question fondamentale demeure : comment construire une génération qui croit davantage aux institutions, au débat démocratique et à la justice qu’à la violence et aux armes?
Pour les critiques de Corneille Nangaa, apparaître devant des élèves dans les territoires contrôlés par son mouvement sans condamner clairement le recours à la lutte armée risque de brouiller ce message.
Pour ses partisans, son apparition peut au contraire être présentée comme celle d’un responsable politique exerçant une autorité dans les zones sous contrôle de l’AFC-M23.
Une chose est certaine : en cette journée de rentrée scolaire, les images de Corneille Nangaa avec des élèves ravivent un débat qui dépasse largement les salles de classe.
Celui du modèle politique que la RDC souhaite transmettre à sa jeunesse — et de la place que doivent occuper la justice, les élections et les institutions face à la tentation de régler les conflits par les armes.


